mardi 21 mai 2019

Les flights cases




Le Musicien est une espèce humaine un peu particulière. Ses croyances et ses rites le placent un peu à part dans l’échelle de l’évolution. Détailler toutes les bizarreries de cette lignée pourrait ici se révéler fastidieux, je relèverai donc simplement un trait caractéristique, une maladie commune à bien des membres de ce groupe : la maladie du flight case.

J’ai pour ma part été pris de la maladie   en 1985. Je l’ai attrapée en achetant Travels de Pat Metheny, un double album du guitariste où l’on voit jouer son groupe en plein air dans le soleil couchant de je ne sais quelle région des Etats unis. Sur la photo prise en plan large derrière la scène et je n’ai pas besoin d’aller vérifier dans ma discothèque, on remarque un “flight” blanc dans un fatras de matériel de tournée. J’étais complètement fasciné, foudroyé par le virus du contenant, à défaut du contenu, ou plutôt en même temps que du contenu, pour être précis.

La maladie a commencé modestement. Quelques prémisses étaient apparus lors de l’achat de mon twin reverb Fender. J’avais réalisé pour le protéger une belle caisse en contreplaqué peinte avec de la peinture matte “tableau” et trouvé des coins en fer achetés à la quincaillerie, rue Taillefer, qui lui donnait déjà un petit côté pro.

En 85 mon pauvre ampli Fender a rendu l’âme, après presque dix ans de bons et loyaux services. Je l’ai remplacé par un Mesa-Boogie d’entrée de gamme. L’entrée de gamme chez Mesa c’est déjà bien cher et je n’avais pas les moyens d’aller jusqu’au Mark III de John Scofield ou John Abercrombie : il fallait d’ailleurs qu’il me reste quelques sous pour construire son flight !

J’ai tout acheté dans un magasin spécialisé : les rails de protection, les coins, les poignées, les rivets, tout. La riveteuse, elle, sous dimensionnée avait pu à peine finir le travail… La couleur maintenant, moment sublime : jaune bouton d’or. Pour un début, coup de maître. 

Avec cet ampli j’ai commencé à utiliser des effets sophistiqués, notamment  un “delay" sous forme de rack. Il lui fallait aussi son flight. Beaucoup plus petit que son grand frère jaune, il avait été conçu avec le même soin. La couleur : rouge carmin. 

Ce qui s’est révélé être le dernier concert de Noëtra avec Pierre (Aubert) avait été aussi l’occasion pour moi d’étrenner mon nouveau matériel. 
Je sortis donc mon flight rouge pour la première fois et déballant mon matériel de ma voiture je remarquai qu’un employé du club où se déroulait le concert regardait avec insistance ma boite incandescente. Il s’approcha  de moi fasciné et me dit : j’aimerais avoir la même pour ranger mes couteaux : c’était le cuisinier du lieu. 
Il n’y a pas que les musiciens qui peuvent attraper le virus du flight.

La période Contrejour a eu aussi son lot de rebondissements en ce qui concerne les protections diverses.
Le duo d’abord.

A la toute fin de Noëtra Daniel était parti vivre à Paris  pour suivre sa copine travaillant à la Poste, mutée pour quelque temps dans la capitale.
Il fréquentait assez souvent le New Morning et me racontait les concerts qu’il avait pu voir quand il redescendait dans la région pour donner ses cours de batterie.
Un jour il vit le Jan Garbarek group avec David Torn et Eberhard Weber… Je le bombardai de questions, tout excité d’avoir des infos première main : comment il arrivaient sur scène etc. enfin beaucoup d’infos pratiques.
Daniel me raconta que Jan Garbarek arrivait sur scène avec ses deux saxophones montés qui ressortaient d’un grand sac de voyage en cuir.
Dans les jours qui suivirent j’offris à Christian un grand sac en toile noire pour qu’il puisse y fourrer son hautbois et sa flûte basse… J’ai vu beaucoup de concerts de Jan Garbarek depuis, je confirme, il arrive bien toujours sur scène avec ses deux saxophones débordant d’un grand sac de voyage de cuir jaune.

Je n’ai pas gardé mon Mesa boogie très longtemps, il ronflait trop pour mon goût mais maintenant que j’étais devenu professeur de guitare la revente de matériel n’était plus un problème, on trouve toujours un élève prêt à acheter votre instrument d’occasion.

Mes références d’ampli, comme celles de guitare d’ailleurs, je les trouvais chez mes idoles. 
Un jour j’ai su que Benoît, un de mes amis, guitariste classique, avait acheté un ampli Yamaha 100 II, le même dont se servait Pat Metheny pour amplifier ses guitares électriques douze cordes ! Je lui rachetai sans même l’essayer. 

Pour cet ampli aussi il me fallait absolument un flight. Par chance je trouvai quelqu’un sur Périgueux qui commençait une activité dans la sonorisation et qui pouvait m’en construire un au dessous du prix du marché. Il me prévint que les flights cases qu’il construisait avaient une particularité : il étaient en fibre de verre, ce qui les rendaient peut-être un peu plus lourds mais surtout indestructibles.
  • La couleur ?
  • On a pas mal de choix…

Je choisis bleu roi.
C’est sans contestation possible le plus beau flight case que j’ai jamais possédé. le premier aussi avec roulettes, de grosses roulettes qui le faisaient ressembler aux flight cases que les roadies descendent des camions des grands groupes de rock. Un vrai flight case. En plus on aurait pu enfoncer n’importe quelle porte en s’en servant comme bélier.

Dans l’entre temps notre duo devint trio, puis quartet.
Christian devint vibraphoniste.

Benoît, que Christian et moi fréquentions pas mal en ce temps là, avait dans ses relations quelqu’un qui travaillait à l’Alliance française, administration culturelle s’occupant du rayonnement français à l’étranger. Cette personne nous mis en relation avec un administrateur en poste à Ankara, la capitale de Turquie. Un projet de tournée incluant donc Ankara, Istanbul et Izmir pris forme.

Mon esprit pratique ne fit ni une ni deux, il fallait que tout notre matériel soit protégé dans des flights. La manie un peu vaine d’enchâsser tout son matériel dans des flights cases prenait enfin tout son sens. 

Nous avons sombré dans la démesure. Je dis : nous, car j’avais convaincu Christian et un peu Benoît de s’équiper comme une petite PME faisant son chiffre à l’internationale. 

Nous avons commencé par mutualiser l’achat d’une riveteuse professionnelle, cette riveteuse doit être encore dans le garage de Benoît si tout va bien.
Christian et moi avons commencé à planifier le travail.
Les vendredis réservés aux répétitions dorénavant seraient réquisitionnés pour le travail manuel.
Notre salle de répétition maintenant située au 25 rue de Metz où presque tout Noëtra s’était reconverti en donnant des cours, serait transformée en atelier de menuiserie. 
Les choses allaient bon train.

Les besoins :
  • un grand flight pour le vibra, couleur : rouge vermillon
  • un flight fourre tout pour notre ampli de sono, les câbles et pour parer à toute éventualité, couleur : vert mat “tableau” 
  • un flight regroupant mes deux guitares, couleur : rouge carmin (pour finir le pot acheté pour mon petit flight d’effets.)

Le jour de la sortie d’usine arriva.

Le Quartet Contrejour, composé pour moitié de deux périgourdins, (Christian et moi) et de deux charentais, Pascal Combeau (contrebasse) et Mikko Fontaine (percussions) ne marchait pas mal en ce temps là et nous avions quelques concerts en prévision. 

Nous répétions à Lagord, banlieue de La Rochelle, dans une sorte de squat tenu par 3 ou 4 musiciens professionnels regroupés autour d’un studio d’enregistrement appelé “Le Clavier”, le tout situé dans les dépendances d’un petit château qui avait été réquisitionné, paraît-il, par les allemands pendant la dernière guerre.
Quand nous sommes arrivés pour la répétition et avons ouvert le capot arrière de la Nevada break de Christian, laissant entrevoir une orgie de flights cases bariolés et rutilants, nos deux compères ont vraiment eu peur pour notre santé mentale. 

Au “Clavier” la musique que nous jouions nous valait déjà le sobriquet d’Abat-jour (nous l’avons appris incidemment beaucoup plus tard)  mais le résultat de l’effervescence de la tournée dans nos esprits torturés avait pris certainement pour eux une ampleur insoupçonnée !

La tournée en Turquie n’eu jamais lieu.

C’est par le plus grand des hasards que je renouai avec le pays au drapeau rouge et croissant de lune blanche cinq années plus tard. Je jouais en ce moment là en duo avec Kent Carter mais ceci est une autre histoire.