lundi 26 août 2019

Kent Carter


Kent et moi, 1996



Haus der Kunst, Munich



Pour fêter l’anniversaire de mes 60 ans, en janvier 2013, Laurence, mon épouse, eut la bonne idée de m’offrir la possibilité d’aller voir l’exposition “ECM: A Cultural Archeology” à Munich, une exposition multi-média retraçant les premières années de la vie du fameux label de jazz allemand en ouvrant ses archives au public. 
Un voyage en cette période de l’année était devenu pour nous presque un rite. Souvent nous nous contentions simplement d’une expo de peinture à Paris. Cette fois-ci, dû certainement au caractère solennel du chiffre rond, elle voulut frapper fort. 

Laurence, ECM, elle connait. Elle et moi nous sommes rencontrés en janvier 1997 lors de l’entretien que j’ai toujours avec mes nouveaux élèves. 
Peu après qu’elle ait commencé ses cours de guitare, elle me confia que son pianiste favori était Keith Jarrett. Grâce à cette révélation ses cours prirent alors subitement un tour moins banal. Ma réserve professionnelle s’évanouit, ses partitions devinrent plus complexes, trop complexes, annotées souvent à la marge de références de disques à écouter absolument ! Une relation naissait et nous avons naturellement fini par réunir nos deux piles de disques...
Quand bien des années plus tard Laurence me montra le paquet rassemblant les partitions manuscrites de ses cours, bien rangé dans ses archives personnelles, je remarquai en le feuilletant que toutes les références discographiques que j’avais gribouillées en fin d’heure étaient comme par hasard des disques ECM.  
Le cadeau de mes 60 ans ne venait pas de nulle part.
  



L’exposition munichoise tint ses promesses. le dispositif des salles de l’exposition fut très bien décrit dans le bel article de John Kelman consacré à l’événement :  All About Jazz/John Kelman

Le moment fort restera bien sûr le mur de bandes magnétiques de marques et tailles différentes rangées par ordre chronologique, je présume, ou chacun essaye de retrouver ses albums mythiques, titres écrit à la main sur la tranche du carton ou crédits complets quand le carton était présenté de face. Dans cette masse j’ai pu retrouver Dis* et Belonging** : frisson garanti…

 Je n’étais pas au bout de mes émotions. En parcourant les salles de l’exposition nous sommes soudain arrivés dans une pièce plongée dans l’obscurité où l’on pouvait distinguer un grand écran positionné en diagonale de sorte qu’on pouvait remarquer que l’endroit et l’envers de l’écran étaient remplis par le même film, sans qu’on puisse distinguer le moindre rayon de projecteur. Ce tour de magie fut vite occulté par ce que voyais à l’écran : Kent Carter, “mon” Kent, filmé en compagnie de trois musiciens noirs américains en train de jouer de la “Great Black  Music” ! Je reconnus tout de suite George Lewis au trombone, mais le saxophoniste et le batteur ne me rappelèrent rien. L’écran faisait bien au moins 3 x 2 mètres si bien qu’on était enveloppé par leur musique et leur présence physique. Tour à tour le sujet et l’objet montrés dans cette salle m’étourdissaient.
Tout d’un coup me revint la phrase que Kent m’avait dite un jour :  “Manfred Eicher ne m’aime pas”. 

Cette phrase mérite quelques explications.  
Il faut remonter à l’année 1994 pour saisir la portée personnelle de l’affirmation du fameux contrebassiste.

Photo Wielfried Petzi

Stan Douglas' Hors-champs (1982), a black and white performance of trombonist George Lewis, saxophonist Douglas Ewart, bassist Kent Carter and drummer Oliver Johnson, performing saxophonist Albert Ayler's "Spirits Rejoice," with strains of the American and French national anthems, projected onto two sides of a screen hanging diagonally in the middle of an otherwise empty room of neutral whites and grays.

Excerpt from John Kelman's AAJ review of the exhibition ECM: A Cultural Archeology in Haus der Kunst München, Germany, November 23, 2012-February 10, 2013




*Jan Garbarek – Dis  ECM 1093 (1977)
**Keith Jarrett – Belonging  ECM 1050 (1974)




La fin de Contrejour



La réalisation du CD Hauts Plateaux en 1993 fut à coup sûr un jalon essentiel dans le déroulé de ma carrière. Le CD eut aussi le mérite de récolter deux concerts importants, le premier en mars 1994 au Théâtre Fémina à Bordeaux, en première partie du Miroslav Vitous Group avec Jan Garbarek et Airto Moreira, le second deux jours plus tard au centre Culturel Jean Gagnant à Limoges, en première partie du groupe du tromboniste Yves Robert. Mais sachant que les premières parties ne donnent jamais rien en terme de retombées, la récolte fut plutôt maigre.



Des dissensions graves étaient apparues lors des sessions Hauts Plateaux entre Mikko le batteur et Jean François le contrebassiste, qu’ils avaient eu la mauvaise idée de réactiver lors du concert de Limoges.
Ne supportant plus ces chamailleries et ne sachant trop comment faire pour les éviter, je décidai en coulisses de faire part à Christian (Pabœuf) mon ami hautboïste et vibraphoniste d’arrêter le groupe. J’étais à la fois horrifié par ce que venais de décréter mais en même temps soulagé et libéré.

Parallèlement à Contrejour, j’avais eu l’idée de jouer en trio, d’une manière assez informelle, avec Daniel (Renault) batteur de Noëtra et Jacques Dufour, bassiste de la scène périgourdine, avec l’intention d’attaquer le marché naissant des bars “jazz”. Nous  proposions un répertoire principalement composé de standards, de deux ou trois de mes morceaux les plus “jazzifiables”et de quelques morceaux de Jacques. Grâce à cette formule je pouvais mettre facilement en pratique et tester les connaissances théoriques d’improvisation accumulées après le fiasco Noëtra. Bar après bar le processus faisait son chemin. 
Nous voilà même engagés dans ce qui devait être le premier festival de Jazz de Périgueux. L’affiche : un premier groupe dont j’ai oublié le nom, nous (Jean Lapouge Trio) et la tête d’affiche : le B.M. Quartet, formation éphémère d’un pianiste hollandais local avec Jean Marc Périssat à la batterie et Kent Carter à la contrebasse.

Après avoir assuré notre passage j’assistai donc à ce qui fut mon introduction à la galaxie Kent Carter. De sa mine renfrognée et sévère il éclaboussa les pauvres lambeaux de morceaux  “middle swing” écrits par le pianiste. Un son comme j’en avais jamais entendu sortir d’une contrebasse et un flux me faisant penser à un torrent de montagne. 
Je me souvins que Pierre Aubert, le violoniste de Noëtra, avait fait quelques dates avec Kent Carter plusieurs années auparavant car ils habitaient tous les deux dans les environs d’ Angoulême. Pierre m’avait même dit que le contrebassiste avait enregistré pour ECM, sans trop insister sur l’info que je n’avais d’ailleurs pas relevée.

Quelques instants après la dernière note de ce premier festival de Périgueux j’ai été témoin d’une scène troublante à laquelle je n’ai rien compris au premier abord. J’ai vu Jean Marc Périssat s’interposer entre le pianiste hollandais et Kent Carter en prenant à bras le corps le bassiste et essayer tant bien que mal de le faire rentrer en compagnie de sa contrebasse dans leur 4L qui devait les ramener à Angoulême. J’appris plus tard que les cachets que le hollandais leur avait promis pour la soirée avaient étés revus drastiquement à la baisse…

Après Contrejour je rêvais de quelque chose de plus simple. S’occuper d’un groupe n’est pas forcément une chose aisée. Trouver des concerts devenait de plus en plus compliqué. Chaque plan était âprement discuté et réservait souvent son lot de déceptions et de regrets. Il fallait une pause. 

La pause a duré deux mois.

Le souvenir de l’émotion suscitée par le jeu de Kent Carter, enfoui, refît surface.


La rencontre


En terme de groupe de musique on ne peut pas faire plus simple que le duo.
Dire que je me sentais prêt à affronter un musicien du calibre de Kent Carter ce serait aller vite en besogne. Disons que j’avais moins peur. Mes parties de guitare s’étoffaient un peu et devenaient compréhensibles par elles mêmes, signe évident de ma progression. J’avais aussi pour modèle un disque* de Ralph Towner et Gary Peacock qui venait de sortir que j’écoutais en boucle et qui me confortait dans mon projet.
Je concoctai donc un envoi pour le contrebassiste, le plus attractif possible comme si je démarchais une maison de disques : mes deux CD et tout ce que je pouvais trouver comme articles de presse, c’est à dire pas grand chose. J’attendis deux semaines. 
Je peux être quelquefois quelqu’un de pressé, ne tenant plus, j’osai lui téléphoner.
Mentalement j’avais déjà intégré le fait qu’il faudrait probablement utiliser l’anglais ; je n’ai pas été déçu.
Il avait bien reçu mon envoi et était d’accord pour me rencontrer chez lui à Juillaguet, Charente, le jeudi suivant. En France cela tombait le jour de l’ascension, je m’en rappelle encore.

*Gary Peacock / Ralph Towner – Oracle  ECM 1490 (1994)

Je ne savais absolument rien de Kent Carter. Je n’avais fait aucune recherche sauf trouver ses coordonnées par minitel, c’est d’ailleurs tout ce qu’on pouvait faire avec cet engin. Je voulais simplement jouer avec lui.
Son repère se trouvait au bout d’un long chemin sans issue mais quand même goudronné et on arrivait dans une cour distribuant plusieurs bâtiments. Je n’ai pas eu à chercher celui qui m’intéressait car derrière une barrière ouverte une grande tablée finissait un repas sous un châtaignier, il était deux heures de l’après midi et il faisait très beau et chaud. Kent Carter se leva et me marmonna quelques mots en m’indiquant l’accès à son studio. Je pris ma guitare en bandoulière et mes amplis à chaque bras dans une espèce d’indifférence générale, passai dans une régie bien équipée et rentrai dans une petite pièce où se trouvaient un piano et la contrebasse, montai mon matériel et attendis. Il arriva une bonne demi heure plus tard. J’avais disposé quelques partitions sur son pupitre. Il regarda la première en la parcourant rapidement. Je tentai un 
 - Can we try this?
 - Ok
C’était parti pour une “répète” normale comme j’avais l’habitude d’en mener depuis tant d’années maintenant et Kent Carter s’était laissé faire. Plusieurs années plus tard, il me confia avoir accepté le rendez vous en pensant que je voulais lui louer son studio.

La suite de la journée est sortie de ma mémoire ou brouillée avec tant de fin de journées semblables. Kent avait pris goût à nos rencontres et nous nous voyions maintenant pratiquement tous les vendredis. Comment cette complicité s’instaura, je ne saurais trop dire. Raconter un vendredi type pourrait peut-être aider.

J’arrivais toujours vers 10 heures du matin, je passais maintenant vers l’arrière, c’était toujours ouvert. Je connaissais les lieux par cœur, d’abord un sas, une sorte de remise avec un petit frigo je crois, avec au dessus un cendrier car le lieu servait à Kent de fumoir pendant les pauses qui pouvaient parfois être très longues : nous discutions tous les deux, porte du dehors ouverte. Du sas on entrait dans la régie son où trônait une grande et belle console de mixage entourée de ses périphériques. Devant la console, par une baie vitrée on pouvait voir le studio A, grande grange rénovée de 90 m2, très haute de plafond avec un parquet magnifique en chêne et sur la gauche le studio B avec le piano droit et la contrebasse, là où nous répétions. Quand Kent avait envie d’un café :
 - Coffee?
 - Yes! et il allait chercher deux tasses de café “allongé”. Vers 14h : 
 - Hungry?
 -Ya, et on allait à la cuisine de la maison d’habitation attenante au studio mais en passant par dehors, là il faisait à manger en improvisant avec ce qu’il pouvait trouver.
La journée se terminait souvent par une bière à la canette sur le frigo du fumoir.
Tellement simple. J’adorais être avec lui.

De temps en temps j’étais invité le soir. J’ai fait la connaissance de sa femme Michala Marcus, danseuse contemporaine danoise parlant le français à la perfection, ce qui parfois pouvait s’avérer très utile, car Kent ne parle pas un mot de notre langue. Comme j’aurai souvent l’occasion de l’entendre ; avec lui, même les noms propres sont américanisés. 
Les soirées étaient propices aux confidences et anecdotes de tous ordres. J’aimais beaucoup l’aiguillonner sur sa période américaine, “October Revolution” et son grand passage chez Steve Lacy…

Mais la plupart du temps on travaillait.

On commençait toujours par un de ses morceaux, jouer sa musique était venu tout naturellement. Je découvrais ses morceaux qui sortaient de l’imprimante de l’ordinateur en les déchiffrant du mieux que je pouvais ; quelquefois il me laissait quelques instants tout seul pour aider à ma concentration.
Au début je voulais mêler quelques standards à notre répertoire pour pouvoir séduire la clientèle des “local gigs*” et continuer mon travail d’improvisation. Nous en avons joué quelques uns. De très beaux même, tant qu’à faire.
Puis notre relation pris un tour plus sérieux. 

*Petits concerts locaux

Kent est un musicien “free” comme on dit en France, il improvise librement en partant de rien. Il a une solide éducation musicale, son père était un chef d’orchestre respecté. 
Avec lui j’ai appris à jouer free.
Nous savons que j’ai eu beaucoup de mal à apprendre à improviser tout court. Il y a très longtemps j’ai même entendu François, mon frère me dire : Jean, toi tu n'es pas fait pour ça, tu es compositeur ! Depuis je n’ai de cesse de lui prouver le contraire.

Quand on joue un morceau de Kent on commence par “the head”* c’est à dire tout ce qu’il y a sur la partition, puis arrive “the playing”**, là c’est le trou noir, le vide sidéral, il faut jouer coûte que coûte. Au début j’ai eu des recommandations qui se sont vite muées en récriminations voire exaspérations : Jean: don’t follow me, don’t wait me, create something, an event, something that surprise me…*** 
Je me rappelle qu’un jour, l’exaspération avait changé de camp, je décidai de boycotter la difficulté en faisant vraiment n’importe quoi, à la seconde près j’ai vu Kent changer de couleur, jeter sa contrebasse dans son coin, sortir de la pièce en furie… et revenir une demi heure plus tard, calmé, mais  avec l’air de “ne joue plus jamais à ça avec moi”.

*énoncé du thème. **improvisation libre au sortir du thème qui finit généralement par la reprise du thème.
***Jean : ne me suis pas, ne m’attends pas, crée quelque chose, un évènement, quelque chose qui me surprenne…

Et puis j’ai commencé à prendre goût au vide sidéral, à trouver les ressources nécessaires pour pouvoir dialoguer en m’affranchissant de la tonalité et des contraintes de toutes sortes inhérentes à une grille d’improvisation. On a continué à jouer sérieusement.
Il y avait bien aussi les jours sans, Kent traînassait, les pauses remplissaient les journées, les journées devenaient d’immenses pauses, Kent n’avait pas le moral.
Elles n’ont pas été si nombreuses.

Nous avons très vite joué en public car Kent avait un petit réseau de lieux locaux qu’il connaissait, bars, restaurants, soirées privées chez des anglais tout autour d’Angoulême qui ne demandait qu’à le voir jouer. Nous avons forgé notre répertoire.

Et puis j’ai eu un gros coup de chance. 



Izmir




Je ne voulais pas être en reste pour trouver des concerts. J’avais dégoté quelques bricoles autour de Périgueux mais rien de consistant. 
Je pris mon courage à deux mains et décidai de réactiver tous les plans que j’avais en suspend depuis l’arrêt de Contrejour. La liste n’était pas très longue. 

Un numéro de téléphone à l’étranger m’attira : celui du centre culturel français d’Izmir en Turquie. Le projet turc qui avait échoué pour Contrejour comprenait trois dates : Istanbul, Izmir et Ankara mais avait été piloté par la ville d’Ankara. En téléphonant à Izmir j’allais donc en territoire vierge. Je tentai. Au bout du fil une personne aimable : fait rarissime, le directeur lui même. Il se rappelait très bien du projet Ankara, il était maintenant en fin de contrat avec son propre centre culturel et avait un reliquat de budget à dépenser : pourquoi pas avec moi ?  Le fait que je jouais en ce moment avec un américain n’était pas l’idéal mais il avait à cœur de faire aboutir un ancien projet…

Quinze jours plus tard je recevais deux billets d’avion pour Izmir avec escale à Istanbul. Le contrat était royal, il y avait du budget.
Kent était à la fois ravi et anxieux. A vrai dire il n’avait commencé à y croire qu’en voyant les billets d’avion mais quelque chose d’autre le tracassait. Il me révéla qu’il n’avait jamais pris l’avion avec sa contrebasse. Tous les concerts depuis qu’il était en Europe avaient été négociés et entrepris par la route. Il fut rassuré quand il appris qu’il pouvait louer un flight case à Paris et protéger sa contrebasse des aléas de la soute à bagages. Moi je devais m’occuper de la sortie et la rentrée de notre matériel en faisant tamponner le fameux carnet ATA des douanes françaises. Tout cela était nouveau pour nous.

Nous avions loué un hôtel à Orly la veille du départ fixé à 11 heures du matin. Nous avions retenu une chambre à deux lits. Cet arrangement ne nous posait aucun souci mis à part le fait que Kent s’était mis à regarder la télé américaine jusqu’à une heure avancée de la nuit, probablement parce qu’il n’y avait pas de télé chez lui…
L’embarquement se fît sans encombre, l’énorme flight case de couleur blanche épousant la forme d’une contrebasse arriva à l’heure et nous avons vu partir tout notre matériel vers la soute. J’avais juste oublié de tamponner mon carnet…

J’allais prendre l’avion pour la première fois. Kent était très nerveux, il lui fallait une bière. Une fois dans les airs il s’est détendu.
A Istanbul nous avons vu passer, au travers des grandes baies vitrées de la zone internationale, tout notre matériel sur des chariots se dirigeant vers notre petit avion en partance pour Izmir. Tout avait l’air OK.
Le directeur du centre culturel nous accueillit lui même à notre descente d’avion mais Kent fut sommé de passer par le bureau des douanes pour vérification d’identité. Il en est sorti quand le directeur accepta de payer un bakchich, pratique locale courante, paraît-il, les relations en ces temps-là avec l’ambassade américaine n’étaient pas au beau fixe. 
Chose curieuse le directeur ne s’occupa jamais de Kent pendant le souper qu’il nous offrît et refusa de parler anglais. L’hôtel qui nous était réservé était luxueux, les chambres immenses. Kent et moi avions décidé de nous rejoindre au bar. Pour ma première soirée de musicien passée à l’étranger il m’improvisa un vrai sketch. Après avoir commandé un double whisky il commença par me mimer le fait qu’il avait été interdit de parole pendant tout le repas par des gestes évoquant les sourds muets et continua en me mimant l’état dans lequel il allait retrouver sa contrebasse le lendemain matin changée en poussière ou en caoutchouc… j’étais plié sur mon tabouret ! 
Il retrouva évidemment sa contrebasse en grande forme le lendemain en fin de matinée pour la balance. Le soir la salle de spectacle était pleine, mon morceau Tunisiens fraîchement introduit dans notre programme et qu’aimait beaucoup Kent, contre toute logique, fut très bien accueilli et applaudi.



Au retour nous devions absolument passer par les douanes françaises pour récupérer notre matériel en tamponnant la souche retour du carnet ATA. Cette formalité nous fit l’effet d’une cellule de dégrisement. La fonctionnaire des douanes me signala qu’elle ne pouvait pas tamponner le retour de notre matériel car il n’était pas parti ! La souche départ était vierge. Je traduis le souci à Kent qui avait déjà senti le pataquès poindre et qui commençait à s’énerver dans des proportions dangereuses. La fonctionnaire eut juste le temps de me signer un bon de sortie pour notre matériel avec sommation d'entrer au plus vite en relation avec nos douanes locales sous peine d’amende, avant qu’il n’explose de rage en éructant un nombre incalculable de “fuck” à l'encontre de l'administration française. Je réussis quand même à le faire sortir du bureau pour retrouver la personne qui devait reprendre le gros flight blanc et le ramener à Paris. 

Des péripéties comme celles-ci forgent un groupe.

Contre-visite de notre matériel par les Douanes Françaises
Antenne de Périgueux



Un autre moyen radical de forger ou détruire un groupe est de le faire entrer dans le huis clos d’un studio d’enregistrement.




Harmut



C’est Kent qui parla en premier d’enregistrer notre musique. On était en décembre 1994. Il organisa lui-même les séances en louant les services d’un ami ingénieur du son allemand originaire de Wuppertal : Harmut, personnage flegmatique et attachant. Je devais rester quatre jours en immersion à Juillaguet pour mener à bien le projet. Harmut, comme j’allais m’en apercevoir assez vite, partageait la même passion que Kent pour le “hang out”* nocturne, ils s’entendaient à merveille. Je manquais un peu d’exercice pour ce sport et espérais simplement ne pas trop décevoir. 

*sortie, virée entre amis.

Les séances proprement dites commencèrent par un de mes morceaux : Régates, (Ouigueitss) pour Kent et donc pour tout le monde. Il avait choisi le morceau mais nous n’avons pas pu le mettre en boîte, j’étais trop nerveux. Kent par contre, rompu à l’exercice du studio enchaînait des solos fabuleux, ce qui me rajoutait une sacrée pression. Le studio, d’une superbe qualité, n’était pas spécialisé dans le montage, on était au début du numérique avec la technologie ADAT, de plus Harmut était un ingénieur son “free lance” plus habitué à la captation en direct qu’au travail de studio proprement dit, nous devions donc jouer sans possibilité de réparer les erreurs. 
De guerre lasse nous avons abandonné le morceau. L’effet fut bénéfique, je me suis détendu et nous avons pu continuer notre travail sereinement.
Dans l’été 94 j’avais acquis la fameuse guitare electro-acoustique nylon Godin-Multiac qui pouvait piloter un synthétiseur. J’aimais m’en servir de façon orchestrale. Cela n’a jamais été si bien mis en valeur que dans le morceau de Carla Bley, Closer.
Kent avait eu la très bonne idée d’aller chercher la partition dans ses archives, ayant joué le morceau avec Paul Bley. Nous n’avons joué que “the head”, je n’avais pas encore assez d’expérience pour endosser un “playing” assez intéressant. Dommage.
Kent était satisfait du rendu du thème. 
 - Je vais l’envoyer à Carla… L’a t’il fait ? Nous n’en n’avons jamais reparlé. Pour Gospel (Gaspôl) un autre de mes morceaux, il est allé chercher des bougies pour donner un éclairage propice à l’ambiance développée dans l’improvisation.
Harmut prolongea un peu son séjour pour finir de mixer et la bande fut prête pour démarcher les promoteurs de concerts.
Kent prit en charge la conception du visuel de la démo. Je trouvais vraiment touchante son implication dans le projet.




La plaquette du Duo avec mon écriture et un montage photocopieuse

Dans une des soirées où je restais dîner après les répétitions du vendredi, je lui avais raconté mon histoire avec ECM. Je crois qu’il a été toujours convaincu que j’avais demandé à jouer avec lui uniquement dans le but de renouer le dialogue avec le label. Il m’avait dit alors la fameuse phrase re-surgie lors de l’expo de Munich : Jean, je ne peux pas te donner ce que tu cherches : Manfred Eicher ne m’aime pas !

Il m’expliqua qu’à ses débuts en Allemagne le jeune contrebassiste Manfred Eicher venait souvent assister à ses concerts. Plus tard Kent a été engagé trois fois pour ECM et une incompatibilité de caractère les avait opposés.


Je ne peux dire si la conviction de Kent par rapport à mon attitude était vraie ou fausse car on ne sait jamais vraiment où peuvent se loger les ressorts profonds  de nos actes. Toujours est-il qu’il voulut bien, quand même et malgré son avertissement, téléphoner à Steve Lake, l’assistant de Manfred Eicher, producteur de l’un de ses disques*.

8 jours plus tard je recevais ce fax :




Monday

Dear Jean


The ECM demo tape situation. The office gets about ten tapes a day, that’s almost 4000 tapes a year, so I guess you can understand that it’s not possible to give a detailed critique of each of them. Further more, in 26 years, exactly two artist were signed as a result of sending tapes. Noetra was almost the third... but it was a long time ago.

I don’t know what you mean about your music being too «optimistic» for ECM. If you want me to be blunt, I felt that the music didn’t really go anywhere, that it had a surface prettiness but was rather static. (by the way Manfred also listened to some of the music with me). Nonetheless, the reason for rejecting your tape - and the other 99.99 per cent that arrive at ECM - is indeed the impossibly overloaded production and release schedule. In the current climate for a tape to be considered it has to be more than amazing.

Anyway: good luck!   

 best  


Steve Lake



La réception de ce fax n’eut absolument aucune influence sur le déroulement de notre travail et notre relation.

*TOK - Paradox  JAPO 60029



Les retombées de notre premier enregistrement




Après un envoi massif de notre travail par cassette deux plans sont tombés dans l’escarcelle du duo. Un concert lors du festival 1995 “Jazz au fil de l’eau” à Parthenay dans les Deux Sèvres de mon côté et trois soirées à “La Tour Rose” club de Jazz réputé de Lyon du côté de Kent. 

À Parthenay (Pautinéie) nous avons joué à 17 heures dans une chapelle devant un public clairsemé il faut bien le dire. Quand nous sommes sortis à la fin du concert  je reconnus des musiciens de La Rochelle que nous croisions à l’époque de Contrejour en train de faire une animation jazz sous un chapiteau, j’eus la vanité de croire que j’avais changé de cour. 
Après avoir mangé avec l’équipe d’Andy Emler en résidence sur le festival, la soirée fut longue avant l’hôtel. Kent voulait traîner partout. Nous avons finalement atterri dans un café qui avait programmé une sorte de bœuf jazz, là il prit d’assaut un piano électrique et commença une improvisation forcenée, m’enjoignant de faire la même chose avec la guitare du guitariste qui pris peur. Nous avons plié complètement l’ambiance sympa du bœuf en laissant tout le monde KO.




Pour La Tour Rose à Lyon Kent avait géré les trois soirées à sa façon. La première soirée le duo devait se transformer en trio et accueillir Itaru Oki, trompettiste japonais free, ami de Kent habitant les environs de Lyon et dans une passe très délicate. Kent a très bon cœur et voulait faire profiter Itaru d’un cachet décent. En fait le trompettiste était dans une grosse mouise. 

Nous devions préparer le concert l’après midi. En lieu et place de préparation je me suis retrouvé avec des bouts de mélodies écrites de mémoire sur des coins de nappe par les deux compères en espérant que l’inspiration surgisse durant les trois sets. 
Qui plus est Kent dans sa grande générosité avait invité toute la famille d’Itaru, c’est à dire sa femme et ses deux petites filles au repas d’avant concert. La Tour Rose avait la particularité d’être avant tout un Hôtel cinq étoiles et un des restaurants les plus réputés de Lyon.
La soirée fut une catastrophe. 
Les deux soirées suivantes n’ont pas été de trop pour rectifier le tir. Le troisième soir a même été un pic dans l’enthousiasme du public pour notre musique que Kent s’est empressé de prolonger avec le piano à queue du grand salon devant un petit parterre d’admiratrices. J’ai entendu son piano de ma chambre jusque très tard dans la nuit.

Sur cette lancée je voulais monter une tournée dans l’est de la France, nouveau territoire professionnel pour moi. Je suis allé jusqu’à rassembler quatre dates. Deux se concrétiseront vraiment. 

Cette période est clairement celle qui a compté le plus dans la vie du duo. Je restais de plus en plus souvent dîner le soir après nos répétitions. Kent m’annonça qu’il songeait sérieusement partir aux USA avec moi et faire la route, jouer dans les bars, n’importe où… J’ai tout de suite été effrayé par sa proposition ! Je ne me voyais pas laisser femme et enfants sur un coup de tête pour aller jouer devant des cowboys texans ou des routiers passant par l’Alabama et se faire jeter en leur servant Plaything, Madrilènes ou Closer comme musique de fond. Il me répondit d’une façon assez mélancolique et touchante : I’m more selfish than you !* 

*je suis plus égoïste que toi !

Je connaissais maintenant quelques uns de ses amis. Parmi eux il y avait une femme chinoise médecin dont le cabinet était à Paris et qui avait acheté, avec son mari, la maison d’à côté. Un jour elle me prit à part et me fît une sorte de confidence - Kent traverse une passe difficile en ce moment (en effet je l’avais vu plusieurs fois prostré devant son poêle…) il me semble que vous avez un effet bénéfique sur lui, votre collaboration à l’air de combler en parti les difficultés qu’il rencontre dans son “métier”. Je n’ai pas su lui dire que la réciproque était vraie. 

Cette période s’achèvera finalement sur un très beau succès artistique et financier : un concert négocié par Kent à Jarnac (Djornek) payé 10.000 FF. 






Tentatives d’extension du Duo 






Comme toujours la première initiative revint à Kent. Sa formation favorite était le trio, il me l’avait souvent répété. Un des moments forts de sa carrière fut son trio avec Paul Bley au piano et Barry Atchul à la batterie. 

Avec Kent j’étais ouvert et prêt à tout.
Il organisa une séance de travail avec un jeune batteur prometteur de la région.
J’ai tout de suite noté l’habileté et le métier que Kent avait avec la batterie, une acuité et une répartie exceptionnelles.
Malheureusement, humainement, le pauvre garçon ne faisait pas le poids contre notre Titan de la basse, avait un niveau d’anglais sans nuances et entérinait toutes ses suggestions, ce qui devenait intenable pour moi. Cette première tentative avorta.

Mais la brèche était ouverte, je m’y engouffrai. Je ne suis pas un virtuose mais j’ai toujours aimé orchestrer, arranger mes idées. J’avais déjà pensé au quartet idéal pour jouer la musique que j’avais dans la tête. Kent en faisait partie. Je rêvais d’un violoncelle et d’une trompette. Kent, peu concerné me laissa le champ libre. 
J’étais très motivé. Les arrangements des morceaux que j’avais choisis poussèrent comme des champignons, après toutes ces années passées à améliorer mon jeu de guitare. Nos deux nouveaux compagnons se sont vite retrouvés avec des partitions injouables qu’il a fallu simplifier, c’était “over-orchestrated” sauf pour un morceau (Les Soldats) qui supportait bien la surcharge.
L’idée de départ était de garder le programme du duo pour un tiers et d’ajouter des nouveaux morceaux orchestrés pour deux tiers. Pascal Gachet au bugle et trompette et Lionel Morand au violoncelle furent largement à la hauteur. Lionel m’avait confié dans les trajets retour/débriefing, Juillaguet-Périgueux, que Kent lui faisait un peu peur. C’est vrai que notre bassiste avait adopté une attitude muette et un peu en retrait qui pouvait surprendre.

Je n’ai pas réussi à faire vivre ce quartet comme je l’aurai voulu mais nous avons quand même pu mettre sur pied une poignée de beaux concerts.


Lionel Morand, Pascal Gachet, Jean Lapouge, Kent Carter


Je suis têtu et obstiné. Kent aussi, peut-être même plus. Il n’avait pas abandonné l’idée du trio. Il m’a eu par K.O. 
Vers le mois d’avril 97 il mit sur la table une tournée de six concerts au Portugal qu’un promoteur qu’il connaissait déjà lui avait proposé. Ce promoteur de Porto avait une exigence : il voulait un trio avec batterie, les lieux de concert qu’il avait programmés étant assez grands. Kent avait joué peu de temps auparavant avec une pianiste parisienne, Claudine François qui était accompagnée régulièrement par un batteur américain vivant à Paris, Jeff Boudreaux. Kent avait senti que Jeff serait le batteur idéal pour notre duo. 
Une seule contrainte, nous ne pourrions pas répéter avant les dates prévues car l’emploi du temps de Jeff ne le permettait pas. La cassette du duo envoyée à l’avance devait faire l’affaire.

Première date. Lisbonne. Avion pour le batteur.
Par souci d’économie budgétaire et logistique Kent préféra la voiture pour la contrebasse et la guitare. Kent en voiture c’est Kent. C’est bien la plupart du temps, même très bien. Ce n’est pas un as en géographie, le conducteur doit simplement bien savoir où aller. Autrement au moindre écart, l’énervement arrive, le froncement noir du sourcil et un chapelet de “we are in the shit, man! We are in the shit!”.
L’hôtel : nous savons, adorable mais télé américaine jusque 3 heures du mat. Donc Kent en tournée, pour moi, un rêve.




Le Trio au Portugal




Nous sommes arrivés près du port de Lisbonne, Kent et moi après un périple de deux jours. Ma vielle Peugeot 405 n’avait pas la clim et le chauffage restait toujours enclenché. Nous étions début juin, il commençait vraiment à faire chaud. Kent ne broncha pas.

J’ai fait donc la connaissance de Jeff Boudreaux, fraîchement arrivé de Paris par avion. Une grosse trentaine, le teint blanc de bien des parisiens.
Nous avons pratiquement commencé à travailler tout de suite. Une des grandes qualités de Jeff et j’aurai souvent l’occasion de m’en rendre compte, est de faire sonner n’importe quel tambour de fanfare en caisse claire de grande marque, du grand art. Simplement par le toucher. Aucun problème donc avec la batterie louée sur place, la prise de contact était prometteuse. Jeff connaissait les morceaux sur le bout des doigts grâce à la cassette envoyée par Kent. En deux heures, presque en temps réel le répertoire était plié, prêt à être joué en soirée.

Avant les trois sets l’organisateur avait prévu un repas froid juste devant la scène, pas vraiment le genre d’endroit cosy. Kent et Jeff échangèrent quelques mots puis Jeff sortit de son sac de voyage le Herald Tribune et s’enferma dans sa lecture jusqu’au début du “concert”.
Le club en fait ressemblait à un dancing, les gens étaient parqués dans un grand espace sans chaises avec un immense bar au fond. Notre musique ne se prêtait pas trop à la danse et donc le public, assez bruyant, allait et venait dans une sorte de mouvement perpétuel. La sono était insuffisante pour abasourdir tout ce monde, je me cassai un ongle…horrible soirée. Enfin J’étais au Portugal avec deux musiciens américains top niveau, pas si mal, non ?

Le lendemain le concert avait lieu à Coïmbra, 200 km plus au nord, dans un Théâtre. Changement total de décor, nous retrouvions des conditions décentes voire idéales pour jouer de la musique. D’après Kent le concert fut l’un des plus beaux que nous ayons jamais fait, il aurait mérité d’être enregistré.
Les quatre concerts qui suivirent eurent lieu dans la banlieue de Porto, dans le club de Jazz de l’organisateur de la tournée.
Retour en France. Voiture, hôtel, télé américaine, la routine.








Bizarrement mes relations avec Kent se sont distendues à partir de ce moment là et l’explication en est toute simple. Il était devenu évident, après le Portugal que nous devions continuer en tant que trio. Les répétitions à deux devenaient inutiles. De plus sa carrière personnelle reprenait de la vigueur en Allemagne avec son nouveau String trio.

Scénario tant redouté et subi : il faudra encore attendre une date ferme pour envisager de répéter, qui plus est avec un batteur américain vivant à Paris. La professionnalisation d’un projet peut avoir quelquefois ses revers.

Je pensais être le seul à ressentir ce détachement. C’était sans compter sur l’analyse de Kent.
- Jean, on doit faire quelque chose avec ce trio, enregistrons dans mon studio ! 
Fin mars 98 nous pouvions à nouveau démarcher avec une toute nouvelle bande, en trio cette fois-ci.

Je ne connais pas le signe astrologique de Kent, je connais bien par contre la particularité du mien : la lenteur. 
A la fin du dernier jour d’enregistrement nous avons eu tous les trois une conversation sur notre avenir immédiat. Je tins mes deux collègues au courant de ce que j’allais faire : téléphoner à celui-ci, envoyer notre bande à celui-là…
 - Jean, do it now! Why not? Take my phone, go on! 
Je me suis retrouvé immédiatement dans le studio B avec le promoteur du Portugal au bout du fil en train de négocier une tournée de 4 dates pour le mois de juin suivant !

Après notre deuxième tournée au Portugal les choses sont devenues beaucoup plus dures. En dépit du fait que j’étais le compositeur principal, ma place de “leader” dans le trio était difficile à tenir. Mes deux américains avaient un caractère bien trempé.
 Avec Jeff dans le groupe le niveau de langage avait bondi, Kent se lâchait. J’avais beau acheter le magazine “Vocable” toutes les semaines pour étendre mon vocabulaire, j’étais quelquefois dépassé. Pas toujours… Nous jouions un morceau Trop loin, trop cher dont le thème plaisait à tout le monde, les improvisations se déroulaient sur une grille très simple de trois accords qui par contre ne convenait pas à Kent : il s’en ouvrit, se tournant vers Jeff en lui disant : It’s too much Mickey Mouse*, you see what I mean? Malheureusement moi aussi je voyais très bien ce que ça voulait dire.

Je regrettais un peu la belle complicité de notre duo.

*Cu-cul la praline, traduction de l’auteur.





Le Trio et Paris




Rentrer en contact avec une maison de disques et proposer une liste cohérente de morceaux a toujours été ma façon de fonctionner, même si en fin de compte je suis souvent obligé de tout faire par mes propres moyens.
La liste des labels que j’ai contactés depuis mes débuts est impressionnante. La liste des refus ne l’est pas moins, en fait c’est la même.
J’avais une adresse griffonnée à la main par un bassiste de Paris rencontré en coulisses lors d’un concert à Périgueux : “Charlotte Productions” agence dirigée par Isabelle Méchali, épouse du contrebassiste bien connu du même nom. Le label “Charlotte” avait, d’après lui, réalisé une poignée de disques intéressants. Mme Méchali aima notre dernier enregistrement chez Kent. Elle voulait nous voir jouer “live”.
Il fut facile à Jeff de mettre au point un concert aux 7 Lézards, le club de jazz de la rue des Rosiers à Paris. Il était un habitué des lieux.
L’arrivée sur Paris avec Kent comme co-pilote fut inoubliable, chaque embranchement complexe lui faisait sortir un chapelet de jurons, les pancartes lues avec sa prononciation, une source toujours renouvelée d’étonnement. 
Malgré mon insistance Mme Méchali ne vint pas.

Le hasard me donna droit à une seconde chance.
Six mois plus tard je reçus un coup de téléphone de mon nouvel “ami” bassiste de Paris. Il avait une info de première main : le staff du festival de jazz d’Auvers sur Oise cherchait d’urgence un groupe pour faire face à un désistement. Il s’agissait d’assurer une soirée avec le duo Michel Graillier / Paolo Fresu comme seconde partie, pourrions nous faire le remplacement au pied levé ?
Cette fois-ci Mme Méchali ne pouvait pas nous manquer.

Bizarrement Jeff ne fut pas du tout enchanté par la proposition. Il  demanda même a être remplacé par Jean Marc Périssat parce qu’il ne voulait pas que Paolo Fresu le voie dans une “awkward situation*”. J’étais terriblement vexé.
Finalement il révisa sa position quand je lui assurai que nous pourrions répéter chez lui juste avant la date et être fin prêts pour le concert.
J’en profitai pour proposer deux nouveaux morceaux qui sonnaient très bien et qui mettaient en valeur le trio : Trois canards dans la mare et Illusion du fond.

Le concert se passa comme un rêve. A la fin de la soirée, avant de partir Paolo Fresu vint vers moi et me dit : merci pour la musique ! Mais Mme Méchali ne vint pas.

*Situation délicate



Rochefort


J’allais traverser dans ma vie privée une période de grandes turbulences. Mon couple donnait des signes de déliquescence. Nous nous étions engagés dans la rénovation d’une fermette située à 25 km au sud de Périgueux qui m’exténuait et qui m’éloignait de mes préoccupations musicales. Mon équilibre psychique était affecté. Un accident d’échelle où je perdis un instant connaissance vint me rappeler mes vraies priorités.

Par chance Marie Christine, mon épouse, hérita d’un oncle ce qui nous permit de finir la maison tout en me libérant un temps du travail de rénovation. J’en profitai pour lui demander de financer un enregistrement…
Dans mon esprit il fallait absolument mettre à profit le succès d’Auvers sur Oise et sauvegarder mes compositions des cinq dernières années.

Je trouvai un engagement de deux soirées au Café du Boulevard à Melle dans les Deux-Sèvres, assez proche des dates d”enregistrement pour sécuriser le programme. Nous logions pour les deux jours au café. Jeff arriva d'Autriche d’une humeur exécrable, malheureusement la douche sensée le remettre en forme, malgré le branle-bas de toute la maison, resta froide. L’ambiance était donc au beau fixe. Après le premier concert Kent remit tout ça d’équerre en restant trinquer  et discuter avec le patron jusqu’à trois heures du matin. Contre toute attente Jeff choisit cette journée pour me faire le premier compliment sur ma musique : Man, the tune we rehearsed this afternoon (Dans les champs) is one of the best I have played for a long time*… Rien que ça.

*le morceau que nous avons répété cet après midi est l’un des meilleurs que j’ai joués depuis longtemps…

J’avais décidé que l’enregistrement de Dans les champs (In the Ttchaimpss) et huit autres de mes nouveaux morceaux aurait lieu à Rochefort (Ouachfaurtt) dans le tout nouveau studio de François Gaucher, l’ingénieur du son qui avait enregistré Contrejour.

Les trois jours de prises ont été harassants pour tout le monde. 
Mon moral était au plus bas, il m’a fallu aller au bout de moi-même pour pouvoir continuer et finir le travail commencé. J’entends encore aujourd’hui dans mon solo de tunisiens toute la tension et le désarroi que je pouvais éprouver alors.

Lors du mixage Jeff se montra particulièrement pointilleux sur le son de sa batterie. Quel batteur dans ces moments délicats ne le serait pas ? Hors de sa présence il s’est quand même vu affublé par notre ingénieur du surnom de “La Castafiore”.


Carillon / Bandcamp



Les sessions du Studio Alhambra de Rochefort restèrent longtemps inédites. L’enregistrement réalisé et mixé, je n’avais pas eu la force de démarcher maisons de disques ou réseaux de distribution : j’étais trop épuisé par mes problèmes personnels ; j’étais en passe de quitter Marie Christine.

Kent était désolé de me voir aussi mal.
Un soir, tard, il m’appela, j’étais heureusement dans ma pièce de travail :
Jean, go out early tomorrow morning, pack your stuff in your car and GO OUT!*

J’ai suivi son conseil plusieurs semaines plus tard.

*Tire-toi demain matin, emballe tes affaires dans ta voiture et TIRE-TOI !





Épilogue





Après avoir quitté Marie Christine je restai à l’hôtel un ou deux jours dans un endroit secret. Je décidai que ma première visite d’homme libre serait pour Kent.
Kent et Michala furent très heureux de m’inviter pour la journée suivante. Cela tombait un dimanche.
J’arrivai à Juillaguet vers les onze heures du matin non sans avoir acheté un gâteau à Villebois pour le repas du midi. Kent avait un tout autre plan, il voulait m’inviter au resto, lui et moi, en tête à tête.
Nous voilà partis dans sa “Rinaultt twenty five” en quête d’un resto. En fait il avait tout prévu et réservé un chouette restaurant dans la pampa à 15 minutes de chez lui. Du menu, de notre conversation je ne me rappelle rien. De la suite, ça je m’en rappelle. Du resto nous sommes allés directement dans une gargote comme il y en a beaucoup en Charente, une sorte de café resté dans le jus des années soixante, peuplé pour moitié de poivrots autochtones et d’anglais rougeauds parlant un français très approximatif et aviné. Idéal pour le “Hang out”. Les heures glissèrent, Kent commanda bière sur bière, j’en bus quelques unes. Puis whisky/bière pour finir. Cela nous poussa largement vers les une heure/deux heures du matin. Nous devions manger mon gâteau avec Michala vers vingt/vingt et une heures. Le retour dans la R. twenty five fut épique. Kent mit le lecteur CD à fond avec un disque de standards du Trio de Keith Jarrett - Jean: listen to this! Man, it’s unbelievable et il commença à chanter la mélodie à tue-tête. C’est dans cet état qu’il gara la voiture devant chez lui en claquant les portes. Nous avons eu droit à un comité d’accueil polaire, Kent s’en soucia comme d’une guigne et alla se coucher direct. Le lendemain matin je partis sans faire de bruit, la tête basse.

 Je n’ai plus revu Kent pendant longtemps. Il m’a beaucoup manqué. Une sorte de sevrage aussi. J’ai revu Kent récemment, le même, à prendre ou à laisser. Moi je prendrais, tout pareil.

Jean Lapouge

Kent Carter, Berlin (2018)





Rappel discographique